Vers une faible saison des cyclones atlantiques


Il y a un an, à la mi-août 2017, l'ouragan Harvey venait de naître dans l'Atlantique, inaugurant une série destructrice de cyclones qui allaient faire parler d'eux en masse dans les médias, et pour cause: Harvey lui-même s'en allait noyer le Texas et la Louisiane sous des précipitations historiques, à sa suite, Irma dévastait les Antilles avant de s'écraser sur la Floride, Jose manquait de peu de prendre le même chemin quelques jours après, ce que faisait finalement Maria durant la dernière quinzaine de septembre, Nate causait un désastre sans précédent au Costa Rica et enfin à la mi-octobre, l'ouragan Ophelia terminait sa vie de cyclone tropical à quelques centaines de kilomètres de la Bretagne à peine. Une saison des cyclones hyperactive, coûteuse et remarquable, dont la somme des énergies mises en jeu était la plus forte depuis 2005, l'année de Katrina.

Un an avant la publication de cet article, le 15 août 2017, l'Atlantique avait déjà enfanté huit systèmes tropicaux sur la saison. En ce 15 août 2018, on en compte la moitié, avec une tempête subtropicale dans le tas (si on voulait être rigoureusement exact tropicalement parlant, ce nombre serait de trois). L'année passée, à la même date, l'ouragan Gert se promenait au large des Etats-Unis et l'Atlantique pullulait d'ondes tropicales, toutes représentant autant de précurseurs possibles d'ouragans. Quand on regarde l'activité actuelle, c'est beaucoup plus calme. A l'inverse, l'est du Pacifique enfante les cyclones les uns après les autres.


Et les dernières prévisions de la NOAA, l'agence météorologique américaine, ne semblent pas indiquer de gros réveil de l'Atlantique: la suite de la saison devrait être plus faible que la normale. On dira tant mieux pour les côtes américaine et antillaises qui n'ont pas ainsi à subir deux années actives de suite. Et si ces saisons sont tant différentes, c'est en grande partie lié à un phénomène qui régit une partie de la météo mondiale: El Nino. Médiatisé en 2015 et 2016 en raison de son caractère exceptionnel, il s'était calmé en 2017, versant vers son opposé, La Nina. Mais voilà, pour la suite de l'année 2018, El Nino semble de retour. Les prévisions du modèle du Bureau météorologique australien, particulièrement performant, montrent le retour des conditions El Nino pour le début de l'automne.

On l'a dit, les oscillations entre El Nino et son négatif, la Nina, régissent une partie de la météo mondiale, et notamment les cyclones. Il est connu depuis longtemps que le régime El Nino tend à installer au-dessus de l'Atlantique tropical des conditions de vent contraires à la formation des ouragans, alors que dans l'est du Pacifique il renforce les conditions propices. Les ondes tropicales sortant de l'Afrique, ces précurseurs aux grands ouragans dits capverdiens (les plus puissants potentiellement), sont bridées dans leur développement. Ces conditions de vents contraires sont ce qu'on appelle le cisaillement.

Le cisaillement exprime le cas où la direction et la vitesse des vents varient en fonction de l'altitude. Et si ces cisaillements intensifient individuellement les orages, ils les empêchent de se structurer en cyclones au niveau des tropiques. En effet, pour que la machine cyclonique tourne à plein régime sur son carburant qu'est la chaleur de l'océan, le cisaillement doit être minimal, de telle sorte que le système tropical puisse empiler les cumulonimbus au niveau de la dépression qui le constitue, en formant un anneau bien dense de convection. Le cisaillement tend au contraire à rendre les orages parfois violents, mais les déplace à l'écart du centre dépressionnaire et empêche ceux-ci de se réunir, de s'auto-entretenir et de creuser la dépression constitutive du cyclone tropical. De manière assez paradoxale et déjà évoquée dans d'autres articles, un cyclone est un ensemble d'orages sans activité électrique ou presque, entre autres en raison du faible cisaillement.


Or, cette année, le cisaillement est bel et bien présent au-dessus de l'Atlantique tropical, freinant le développement des ondes tropicales venant d'Afrique en cyclones. Et El Nino n'en est qu'à ses débuts, il est donc possible d'imaginer que ce cisaillement pourrait encore s'intensifier. Mais d'autres éléments expliquent la faiblesse de la saison.

Depuis le début de celle-ci, l'air au-dessus de l'Atlantique tropical est plutôt sec, empêchant la constitution de groupes de cumulonimbus vigoureux nécessaires au développement des cyclones. Ensuite, le carburant même fait défaut, à savoir la chaleur de l'océan. Cette année, les eaux de l'Atlantique tropical sont légèrement plus fraîches que la normale, au contraire de l'an passé où elles étaient plus chaudes. Dès lors, peu de carburant est disponible, et lorsque l'on ajoute à cela l'air sec et le cisaillement, tout semble être contre le développement des ouragans atlantiques. On notera à l'inverse que les eaux à la latitude des Açores et des Bermudes sont au contraire plus chaudes qu'en temps normal. Il n'est dès lors pas étonnant de voir des systèmes tropicaux s'y former cette année (c'était le cas de la tempête tropicale Debby il y a une semaine ou de l'ouragan Chris en juillet) ou de voir des dépressions au départ classiques tenter d'acquérir des caractéristiques tropicales, comme celle marquée par la croix orange sur la première image de cet article.


Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu'une saison des cyclones affaiblie par El Nino n'est pas forcément dénuée de danger. En octobre 2015, malgré un très fort épisode El Nino, l'ouragan Joaquin a atteint la catégorie 4 en frappant sévèrement les Bahamas. Néanmoins, la probabilité d'avoir des événements violents est diminuée, comme en cette année 2018.

En date du 15 août, une seule perturbation au potentiel tropical se trouvait dans l'Atlantique, et en-dehors de sa partie tropicale de surcroît (source: NOAA).

Exemple d'un cyclone tropical fortement bridé par le cisaillement: la tempête tropicale Karen en octobre 2013. On note que la plupart des orages sont localisés à l'est du centre dépressionnaire.

cfr INFO METEO


Une des raisons principales de cette faible activité est donc sans doute la température anormalement basse de l'eau de surface de l'océan atlantique dans les régions tropicales où se développent habituellement ces perturbations .

Ces faibles températures résultent de la persistence de l'apport en air frais provenant du nord de l'Atlantique et du Groenland, assuré par la succession de dépressions au-dessus des régions maritimes s'étendant entre les Canaries et l'Islande et de zones anticycloniques au large de Terre Neuve.

Cette situation est d'ailleurs également à l'origine des advections recurrentes d'air chaud sur le continent européen entre les mêmes zones dépressionnaires au large des îles britanniques et les anticyclones qui se sont succédés sur la Scandinavie et l'Europe centrale .

En conclusion nous noterons qu'en compensation aux vagues de chaleur en Europe , l'océan atlantique connait actuellement un rafraichissement limitant ainsi le développement des tempêtes tropicales et des ouragans qui sont à l'origine de situations dramatiques dans la Mer des Caraïbes, le Golfe du Mexique et sur la côte sud-est des Etats-Unis.

Comme quoi les conditions anormalement chaudes que nous connaissons actuellement en Europe ont en fait quasi une relation directe avec la faible activité des tempêtes tropicales et/ou des ouragans dans l'Atlantique tropical.